Le 28 septembre 1958 : Le musèlement

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ASK_ Judicalex Guinée Il y'a 57 minutes

Quand tout un peuple cria « Non » dans les urnes, mais choisit le silence dans les rues

Il est des silences qui traduisent la peur. Il en est d’autres qui expriment la prudence. Et il est des silences qui, paradoxalement, font davantage de bruit que les cris les plus puissants.

Celui qui enveloppa la Guinée, notre chère et belle patrie, en cette fin du mois de septembre 1958 appartient probablement à ces trois catégories.

Le 28 septembre 1958, la Guinée française est appelée, comme les autres territoires français d’Afrique, à se prononcer par référendum sur le projet de Constitution porté par le général de Gaulle, et instituant notamment la Communauté française.

Mais en Guinée, ce scrutin ne ressemble déjà plus tout à fait à un simple référendum constitutionnel.

Il est devenu un choix de destin, un choix d’avenir.

Quelques semaines auparavant, soit le 25 août 1958, le général de Gaulle s’était rendu à Conakry dans le cadre de sa tournée africaine destinée à présenter son projet constitutionnel. La confrontation politique entre lui et Ahmed Sékou Touré marque profondément les esprits.

Face au général, le Camarade Ahmed Sékou Touré affirme vigoureusement les aspirations guinéennes à la dignité et à la liberté en ces termes : « Nous ne renoncerons pas et nous ne renoncerons jamais à notre droit légitime et naturel à l’indépendance. (…) Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage. » De Gaulle, pour sa part, ne dissimule pas les conséquences du choix proposé :  la Guinée peut prendre son indépendance en votant « Non » ; la France ne s’y opposera pas, mais le territoire devra en assumer toutes les conséquences.

Dès lors, le bulletin de vote prend une dimension autrement plus grave.

Il ne s’agit plus seulement d’approuver ou de rejeter un projet constitutionnel.

Il s’agit, pour la Guinée, de choisir entre l’intégration dans la Communauté proposée et la voie de l’indépendance. Le choix, au fond, était déjà fait.

Le silence avant le Non

À mesure que le 28 septembre approche, quelque chose de singulier se produit en Guinée, quelque chose de saisissant.

Le pays se tait.

Les sources historiques décrivent les derniers jours précédant le référendum comme particulièrement calmes. L’objectif affiché était d’éviter toute provocation susceptible de compromettre le scrutin.

Le calme olympien qui régna alors dans le pays ce jour mémorable nous a été récemment rappelé par l’ex-journaliste de la Voix de la révolution, Ansoumane Bangoura, lors de la Table ronde intergénérationnelle organisée le 28 septembre 2026 au Lac Gbassikolo par le Secrétariat Général du Gouvernement, à l’occasion de la Semaine de la fête nationale.

Le rappel de ce détail historique m’a d’ailleurs inspiré pour rédiger le présent article et poussé, naturellement, à effectuer des recherches approfondies.

L’atmosphère qui subsista le 28 septembre 1958 mérite que l’on s’y arrête.

Car quelques jours auparavant, la mobilisation politique était considérable.

Le Parti Démocratique de Guinée, le Bloc Africain de Guinée, l’Union des populations de Guinée et d’autres organisations politiques avaient adopté, le 17 septembre, une position commune favorable à l’indépendance immédiate. Le mouvement syndical, les organisations de jeunes et d’étudiants ainsi que d’autres composantes de la société s’étaient également prononcés en faveur du « Non ».

Le choix politique était donc exprimé.

Mais à l’approche du scrutin, l’expression publique se transforme en retenue, une retenue qui en disait long.

Et c’est ici qu’apparaît ce que j’appellerais le musèlement du 28 septembre.

Non pas nécessairement un musèlement dans son acception juridique classique : celui qui résulterait d’une mesure d’autorité empêchant matériellement un peuple d’exprimer sa volonté.

Les Guinéens votèrent.

Ils choisirent.

Et leur choix fut massif.

Mais l’atmosphère entourant cette décision fut celle d’un peuple conscient que son bulletin de vote pouvait bouleverser son histoire et modifier brutalement ses relations avec la puissance coloniale d’alors.

Un peuple invité à rester « sourd et muet » à toutes formes de provocations

L’un des éléments les plus saisissants de cette période réside dans les consignes données avant le scrutin.

Dans les jours précédant le référendum, les militants sont appelés à ne répondre à aucune provocation. Le mot d’ordre rapporté dans les sources est radical : ne pas réagir aux insultes, aux bousculades ou même aux violences éventuelles ; demeurer, jusqu’au 28 septembre, « sourds et muets ».

Le paradoxe historique devient alors fascinant.

Pour conquérir le droit de parler librement demain, il fallait peut-être accepter de se taire aujourd’hui. Prenant pleinement conscience de cet état de fait, le peuple obéit. 

Le 27 septembre, les bars et les cinémas sont fermés. Les manifestations et réunions sont interdites. Même les tam-tams sont proscrits. Des militaires français sont présents sur le territoire, et le Camarade Ahmed Sékou Touré appelle à la radio ses compatriotes à ne répondre à aucune éventuelle provocation.

Puis vient le dimanche 28 septembre.

Les Guinéens quittent leurs maisons.

Ils se rendent aux urnes.

Ils votent.

Et ils rentrent dans ce calme presque irréel que décrivent les témoins.

Pas de soulèvement.

Pas d’affrontement généralisé.

Pas d’explosion populaire.

Le scrutin se déroule sans incident majeur, car le peuple, conscient de l’enjeu, a respecté scrupuleusement les consignes données par les autorités d’alors.

Et pourtant, derrière ce silence, quelque chose de grandiose et d’historique vient de se produire.

Quand le bulletin devient un acte de libre détermination

C’est précisément ici que l’histoire rencontre le droit.

Le projet constitutionnel soumis aux électeurs n’ignorait pas la question de la libre détermination. Bien au contraire : les institutions nouvelles proposées aux territoires d’outre-mer étaient conçues sur le fondement proclamé de la libre détermination des peuples, et ainsi d’une liberté de disposer d’eux-mêmes.

Le texte qui deviendra la Constitution française du 4 octobre 1958 ira jusqu’à qualifier d’« acte de libre détermination » l’adoption de la Constitution par les peuples des territoires d’outre-mer appelés à former la Communauté.

Cette formulation prend, lorsqu’on la relit à l’aune du vote guinéen, une portée singulière.

Car la Guinée va exercer cette liberté autrement.

Elle ne choisit pas d’entrer dans la Communauté.

Elle la rejette d’emblée.

Elle dit Non. Un Non massif, un Non écrasant, un Non assumé avec fierté.

Le 28 septembre peut dès lors être lu non seulement comme le rejet d’un projet constitutionnel, mais également comme l’expression électorale d’une volonté collective de rupture avec l’ordre institutionnel proposé et d’accession à la souveraineté.

Le bulletin de vote acquiert ainsi une double portée.

Juridiquement, il répond à une question référendaire.

Politiquement et historiquement, il exprime une volonté de devenir souverain.

C’est toute la puissance du référendum : quelques centimètres de papier peuvent parfois contenir le destin de tout un peuple.

Et c’est là que le paradoxe du « musèlement » prend toute sa profondeur.

La parole était contenue dans la rue, mais elle était souveraine dans l’urne.

Peut-on juridiquement parler de « musèlement » ? 

En ma qualité de juriste, une nuance essentielle doit être introduite ici.

Une liberté politique ne se réduit pas simplement au droit de déposer un bulletin dans une urne.

La libre expression de la volonté populaire suppose également un environnement dans lequel peuvent s’exercer les libertés publiques, notamment les libertés d’expression, de réunion et, plus largement, la participation à la vie publique.

Mais qualifier juridiquement la situation du 28 septembre de « musèlement » imposerait d’aller plus loin : il faudrait pouvoir établir l’existence d’une restriction imputable à une autorité déterminée, en préciser le fondement, la portée et les effets sur l’exercice effectif des libertés.

Or, les faits historiques révèlent une réalité plus complexe.

Le silence qui entoura le scrutin ne fut pas seulement subi.

Il fut aussi, organisé, mûri, accepté et stratégiquement recherché.

Les responsables politiques guinéens eux-mêmes appelaient à la retenue afin d’éviter les provocations et de prévenir tout incident susceptible de compromettre le scrutin ou d’aggraver davantage les relations avec la France.

Le « musèlement » dont il est ici question doit être compris avant tout comme une image historique et politique, plutôt que comme une qualification juridique définitivement établie stricto sensu.

Et cette nuance ne diminue nullement la force du concept.

Elle le renforce, bien au contraire.

Car le phénomène devient plus subtil : il ne s’agit plus simplement d’un peuple auquel on aurait interdit de parler, mais d’un peuple qui, placé dans un contexte de tensions et d’incertitudes, fait montre de discipline et d’unité retenant momentanément sa voix dans l’espace public pour la concentrer dans l’acte électoral qui il le savait, serait déterminant pour son avenir.

Le bulletin plus puissant que le cri

Le silence a été largement observé mais les chiffres ont parlé.

Sur 1 408 500 électeurs inscrits, 1 136 324 votent « Non », contre 56 981 « Oui ».

L’ampleur du résultat ne laisse guère de place à l’ambiguïté. Tout était devenu soudain très clair, comme l’eau de roche.

Le silence des rues contraste alors avec le vacarme politique sorti des urnes.

Voilà peut-être, à mon humble avis, le véritable paradoxe du 28 septembre 1958.

La Guinée se taisait, mais son bulletin parlait pour elle, éloquemment.

Et il parlait suffisamment fort pour être entendu à Paris, à Dakar et bien au-delà du continent africain. Il parlait suffisamment fort qu’on l’entendit partout, jusqu’aux Nations Unies.

Dès le lendemain, le 29 septembre, les autorités françaises prennent acte du refus guinéen d’adopter le projet constitutionnel.

Cette chronologie est juridiquement importante.

Le 28 septembre constitue irréfutablement l’expression de la volonté populaire.

Le 29 septembre marque les premières conséquences institutionnelles tirées de ce choix, comme avait prévenu le général de Gaulle, tout auréolé de la victoire des alliés au sortir de la seconde guerre mondiale, et tout-puissant.  

Et le 2 octobre consacre la proclamation de l’indépendance de la République de Guinée, mettant ainsi fin à soixante-sept ans de domination coloniale, puisque le décret qui érigeait la Guinée en colonie française date du 17 décembre 1891.  

Par ailleurs, il serait réducteur de considérer que l’indépendance résulte d’un unique acte juridique accompli en une seule journée.

Elle apparaît plutôt comme l’aboutissement d’un enchaînement d’actes politiques et juridiques majeurs dont le référendum constitue l’élément déclencheur et la source de légitimité populaire.

Le peuple choisit.

Les conséquences institutionnelles en sont tirées.

Puis l’État souverain est proclamé s’accompagnant d’une liesse indescriptible.

De la volonté populaire à la souveraineté

Cette succession permet de mesurer toute la portée du 28 septembre.

Au matin de cette journée, les Guinéens sont encore les habitants d’un territoire placé sous souveraineté française.

Quelques heures plus tard, ils ont exprimé une volonté politique incompatible avec la poursuite de cette situation dans le cadre institutionnel qui leur était proposé.

Voilà pourquoi le référendum guinéen dépasse largement la simple consultation électorale.

Il constitue le moment où une volonté populaire devient une volonté de souveraineté. Il constitue le moment où l’aspiration du peuple devient la règle établie.

Le droit donne alors au silence du 28 septembre une signification presque paradoxale.

Un peuple peut être silencieux sans être politiquement muet.

Il peut renoncer momentanément à manifester dans la rue sans renoncer à décider, surtout à décider pour son futur.

Il peut contenir ses cris tout en accomplissant, par le vote, l’un des actes les plus solennels et les plus marquants de son histoire.

Car la souveraineté ne se mesure pas au volume sonore d’une foule. Ni à son agitation, ni à son impulsivité, et encore moins à son impétuosité.

Elle réside d’abord dans la capacité d’un peuple à déterminer librement son destin. Elle réside ensuite dans sa posture, dans son attitude mais aussi dans sa volonté de changer véritablement et durablement ses conditions d’existence.

La peur ou la maîtrise ?

Soixante-huit ans plus tard, une question demeure.

De quoi était fait ce silence ?

Était-ce la peur des représailles ?

La crainte de violences ?

La présence militaire française ?

La discipline imposée par les responsables politiques guinéens ?

La volonté d’éviter les provocations ?

Ou simplement la conscience affirmée qu’en quelques heures un peuple colonisé pendant soixante-sept ans venait de décider de devenir souverain ?

L’historien doit résister à la tentation de choisir une réponse unique lorsque les sources en suggèrent plusieurs.

Le juriste doit faire preuve de la même prudence.

Mais une chose ressort nettement des témoignages disponibles : le silence a existé. Mais c’était un silence retentissant.

André Blanchet, journaliste du Monde, parlera rétrospectivement d’une journée où il observa davantage de discipline que d’enthousiasme. Le Père Joseph-Roger de Benoist, présent à Conakry, évoquera lui aussi le grand calme dans lequel se déroula le référendum.

Ce contraste est d’autant plus remarquable que la décision prise était révolutionnaire, à l’image même de la conviction des artisanes et des artisans de notre indépendance.

La Guinée fut le seul territoire de l’Afrique française subsaharienne consulté à rejeter le projet soumis au référendum et choisit ainsi la voie de l’indépendance immédiate.

Quelle audace ! Quelle fierté !

L’indépendance fut ainsi proclamée le 2 octobre 1958 par la voix d’El hadj Saifoulaye Diallo en précisant qu’à compter de cet instant solennel, notre pays prend désormais le nom de République de Guinée.

Le musèlement

C’est donc là que je situe le « musèlement » du 28 septembre 1958.

Pas dans l’urne.

Dans l’urne, le peuple guinéen fut extraordinairement parlant. Extraordinairement expressif.

Le musèlement se trouve plutôt dans cette étrange coexistence entre une parole politique assourdissante et un espace public silencieux.

Un peuple pouvait dire « Non » avec son bulletin de vote tout en jugeant préférable de ne pas encore le crier dans la rue, et ni sur les toits.

C’est peut-être cela qui rend cette journée si singulière.

Car le 28 septembre 1958, les Guinéens n’avaient pas encore officiellement leur République indépendante.

Ils n’avaient aucune certitude sur ce que serait le lendemain.

Ils ignoraient jusqu’où iraient les conséquences annoncées par la France.

Mais ils possédaient quelque chose qu’aucune puissance ne pouvait désormais reprendre :

leur choix et leur volonté.

Alors ils votèrent.

Puis ils attendirent.

Dans le calme.

Dans la discipline.

Peut-être, pour certains, dans la peur.

Et certainement dans l’incertitude.

Quatre jours plus tard, le 2 octobre 1958, cette parole déposée silencieusement et dignement dans les urnes prit un autre nom :

L’Indépendance.

Le 28 septembre fut donc un jour de silence.

Mais rarement, dans l’histoire de la République de Guinée, un silence aura parlé aussi fort.

Mohamed Lamine Kaba

Juriste

Conseiller Principal du Ministre Secrétaire du Gouvernement

 

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